Derniers jours en Antarctique

Lundi 8 février, Paradise Bay – Dorian Cove

La nuit s’est passée sans encombre et nous levons l’ancre vers neuf heures et demi. Les militaires chiliens viennent en annexe nous dire au revoir et nous donnent des informations sur l’état des glaces. Le canal de Lemaire, que nous étions censés emprunter aujourd’hui, est gelé. Nous allons donc revoir nos plans et virer sur Dorian Cove au lieu de l’île Booth.

Le temps est bas en début de navigation, mais les nuages se lèvent petit à petit, laissant apparaître des montagnes à l’horizon.

Venus - Antarctique Venus - Antarctique

Comme il n’y a pas de vent, nous naviguons au moteur, et qui dit moteur dit eau chaude. Nous en profitons pour prendre une courte mais bonne douche (nous avons droit à deux litres par personne), qu’est-ce qu’on se sent bien après cela !

Venus - Antarctique

Après cinq heures de navigation, nous approchons de notre but. Nous zigzaguons entre les glaçons où des phoques et des éléphants de mer font leur sieste. Nous nous approchons avec le voilier, mais la plupart ne bronche pas. Elle est pas belle la vie ?

Venus - Antarctique - Dorian Cove Venus - Antarctique - Dorian Cove

La baie est entourée de hautes montagnes d’un blanc immaculé, les rayons du soleil jouent à cache-cache avec les nuages, des morceaux de ciel bleu apparaissent par endroit et se reflètent dans la mer calme. L’endroit est féérique.

Venus - Antarctique - Dorian Cove Venus - Antarctique - Dorian Cove Venus - Antarctique - Dorian Cove Venus - Antarctique - Dorian Cove

Le capitaine a repéré une petite crique, appelée Dorian Cove, qui se trouve un peu plus au nord de Port Locroy. Le problème est d’y entrer : nous devons pénétrer par une passe avec une faible profondeur d’eau. Greg et Didier partent en annexe pour sonder le fond. Vénus a un tirant d’eau de 2.86 mètres et le fond est à 2.80 mètres. Nous mouillons donc à l’extérieur de la crique et attendons que la marée monte pour y entrer.

Venus - Antarctique - Dorian Cove

C’est sans doute le plus beau mouillage que nous ayons fait en Antarctique. Une colonie de manchots papous est installée sur les rochers, des phoques nagent tranquillement (l’un d’eux a d’ailleurs failli faire un frontal avec l’annexe !) et la vue panoramique sur les montagnes est splendide.

Nous nous amarrons avec plusieurs bouts (nom marin de corde) afin d’être tranquilles pour la nuit, nous n’aurons normalement pas de quart de mouillage.

Nous ne résistons pas à l’envie d’une balade à terre pour découvrir la colonie de manchots. Comme il y a encore beaucoup de neige, les manchots ont fait leur nid sur les roches et des « autoroutes » relient les différents lieux. Ils marchent les deux ailes en arrière ou glissent sur le ventre pour se déplacer plus rapidement.

Venus - Antarctique - Dorian Cove Venus - Antarctique - Dorian Cove Venus - Antarctique - Dorian Cove Venus - Antarctique - Dorian Cove

Les nids sont faits de petits cailloux empilés et les adultes veillent à réchauffer les oisillons. Les deux parents sont impliqués dans l’éducation des petits, pour les nourrir et les protéger des prédateurs.

Venus - Antarctique - Dorian Cove Venus - Antarctique - Dorian Cove

Nous restons un long moment à s’observer mutuellement. Les manchots ne sont souvent pas farouches et s’approchent pour nous regarder de plus près avant de retourner à leurs occupations.

Nous passons une agréable soirée sur Vénus et jouons au « Time’s up » après le souper, fou rire garanti ! Vers 23 heures, le vent se lève et il commence à pleuvoir. Rien de tout cela n’était prévu dans la météo et il faut rajouter des bouts pour être sûr que le bateau ne bougera pas cette nuit. Après quoi, dodo…

Mardi 9 février, Dorian Cove

Nuit sans quart de mouillage et grasse matinée officielle, qu’est-ce que cela fait du bien ! Il y a toujours du vent, mais celui-ci a baissé un peu. Nous pouvons espérer une éclaircie durant l’après-midi, nous ne nous pressons donc pas pour sortir le matin.

Le temps se lève vers 15 heures et nous débarquons en annexe pour une petite marche au-dessus de la baie. Nous poussons jusque de l’autre côté de la colline où nous pouvons voir Port Locroy, une ancienne station de recherche britannique devenue « musée », que nous irons visiter demain.

Venus - Antarctique - Dorian Cove - Vue sur Port Locroy Venus - Antarctique - Dorian Cove

Venus - Antarctique - Dorian Cove Venus - Antarctique - Dorian Cove

La neige n’est pas au top pour des glissades, nous tentons donc les roulés-boulés; nous avons l’impression de retomber en enfance ! Nous allons ensuite visiter les cabanes au bord de la baie. L’une est argentine et est fermée, l’autre est britannique et est ouverte. Nous faisons un saut dans le temps en entrant dans le refuge de Damoy Hut, qui a été utilisé de 1975 à 1993 par des scientifiques anglais. Tout est à sa place, la cuisine, les provisions, les outils, les dortoirs… Difficile de s’imaginer vivre des semaines, voire des mois ici, même si la température à l’intérieur est étonnamment douce.

Venus - Antarctique - Dorian Cove - Damoy Hut Venus - Antarctique - Dorian Cove - Damoy Hut Venus - Antarctique - Dorian Cove - Damoy Hut

Nous reprenons l’annexe pour traverser la baie et revoir encore une fois les manchots; impossible de s’en lasser !

Venus - Antarctique - Dorian Cove

Venus - Antarctique - Dorian CoveNous passons à nouveau une soirée forte sympathique entre jeux et discussions plus ou moins sérieuses…

Mercredi 10 février, Dorian Cove – Port Locroy – Archipel de Melchior

Départ de Dorian Cove à huit heures et demi, il nous faut profiter de la marée haute pour repasser la passe, sous peine de nous retrouver coincés ici jusqu’à la prochaine marée montante.

Le capitaine a repris les prévisions météo et cela ne s’annonce pas très bien, de grosses dépressions vont s’enchaîner durant plus d’une semaine, risquant de nous bloquer longtemps en Antarctique, sans possibilité ni de remonter le Drake, ni de nous balader d’île en île. Il prend donc la décision de partir dès demain pour le Drake… Nous sommes aimerions restés encore, mais la perspective de nous retrouver sur une mer déchaînée pour le retour ne nous enchante pas. C’est donc notre dernière journée sur le continent blanc et nous comptons bien en profiter !

Venus - Antarctique - Port Locroy Venus - Antarctique - Port Locroy

Nous appelons Port Locroy (situé à deux miles de là) à la radio, qui nous annonce qu’ils sont fermés pour maintenance… Après un bref échange, ils acceptent de nous recevoir durant l’un de leurs rares jours de congé, sympa !

La base a été construite durant la seconde guerre mondiale et occupée premièrement par des militaires, avant d’être transformée en station de recherche spécialisée sur l’étude de l’atmosphère. Elle a été occupée jusqu’en 1962 puis réhabilitée en musée chaque été depuis 1996, comme témoignage du passé. Quatre mois par année, quatre jeunes femmes, de professions très différentes, viennent s’occuper du musée et accueillir les bateaux, petits ou très grands, qui s’y arrêtent.

Venus - Antarctique - Port Locroy

Nous découvrons un endroit restauré, comme si rien n’avait bougé depuis le départ des derniers scientifiques. La base est nettement plus grande que le refuge de Damoy Hut, avec plusieurs bâtiments et des explications sur les différentes pièces et objets qui s’y trouvent. Il y a également une boutique souvenir et même une boîte aux lettres (compter plusieurs mois avant la réception) !

Venus - Antarctique - Port Locroy

Venus - Antarctique - Port Locroy

Une colonie de manchots papous s’est installée à l’extérieur des bâtiments. Ils ont tellement l’habitude de touristes qu’ils ne bronchent même pas lorsque nous les enjambons ! Les petits sont ici un peu plus grands que ceux de Dorian Cove et dorment souvent par deux ou trois sur les rochers.

Venus - Antarctique - Port Locroy Venus - Antarctique - Port Locroy

Le temps s’est levé pendant que nous étions au musée et c’est dans un décor féérique et sous le soleil qui nous entamons le chemin pour l’Archipel de Melchior, d’où nous repartirons demain.

Venus - Antarctique - Canal de Neumayer

Venus - Antarctique - Canal de Neumayer Venus - Antarctique - Canal de Neumayer

Cela fait environ une heure que nous naviguons au moteur lorsque Emma détecte une odeur de diesel dans le bateau… C’est le branle-bas de combat, il y a une fuite assez importante au niveau de l’injecteur qu’il faut absolument réparer avant d’entamer le Drake. Heureusement, Didier, Christophe et Patrick parviennent à localiser et régler le problème assez rapidement, nous pouvons donc continuer notre chemin dans le canal de Gerlache, puis dans celui de Neumayer jusqu’à l’archipel de Melchior.

Nous retournons au premier mouillage, dans une petite crique de l’île Omega. Cette fois-ci, nous voyons beaucoup plus d’animaux que la première fois : des phoques crabiers sur leur glaçon, des otaries à fourrure antarctique sur la berge, de manchots papous qui grimpent dans la neige et même un redoutable léopard de mer.

Venus - Antarctique - Archipel melchiorVenus - Antarctique - Archipel melchiorVenus - Antarctique - Archipel melchiorVenus - Antarctique - Archipel melchiorNous jetons l’ancre, puis Didier part sur la petite annexe à rame pour accrocher les bouts à terre. Nous sentons une petite tension dans l’air, car les léopards de mer sont réputés pour croquer dans les annexes… Il va falloir faire vite avant que celui rencontré un peu plus tôt ne se réveille de sa sieste.

Tout le monde va se coucher rapidement après le souper, le départ est prévu pour le milieu de la nuit.

Jeudi 11 février, Archipel de Melchior – Passage du Drake

Le réveil sonne à quatre heures, nous préparons le bateau pour le Drake puis prenons la mer dès que la luminosité est suffisante. Le risque est que nous foncions dans un iceberg ou un gros glaçon…

Venus - Antarctique - Départ d'Antarctique

Greg a décidé de tenter un autre médicament contre le mal de mer, le Stugeron. Anouk reste quand a elle aux patchs de scopolamine. Nous rencontrons très vite de la houle et nos médicaments ne font pas encore effet, du coup, retour en cabine pour s’allonger et attendre que cela passe… Anouk doit encore faire son lit et enfiler une housse à sa couette avant de pouvoir dormir… Record de lenteur battu, il lui aura fallu près de 45 minutes avant de parvenir à s’installer !

Le rythme reprend comme à l’allée, avec les quarts de deux heures et la sieste le reste du temps. La mer se calme un peu durant l’après-midi, c’est plus confortable. Greg est en quart avec Emma lorsque celle-ci crie « Oh mon Dieu » ! Tout le monde accourt, pensant déjà à la catastrophe, alors que la chose incroyable était une baleine à bosse qui a frôlé le bateau, la nageoire hors de l’eau, comme si elle nous disait au revoir ! C’est la dernière que nous verrons, l’Antarctique est cette fois-ci vraiment dernière nous.

Vendredi 12 février, Passage du Drake

Journée tranquille à bord de Vénus. Le vent est tombé, nous naviguons principalement au moteur et les vagues se font plus plates et plus lentes. On en viendrait presque à dire que c’est confortable ! D’ailleurs Greg est opérationnel et parvient à se déplacer sans son Tupperware, c’est peu dire !

Nous apercevons au loin notre dernier iceberg, un énorme tabulaire. Certains mesurent plus de trente kilomètres de long et dérivent durant des années. La plupart reste dans la région antarctique, mais il est déjà arrivé qu’ils remontent beaucoup plus haut. Le record revient à un iceberg qui est remonté jusqu’à hauteur de Buenos Aires avant de redescendre en Antarctique ! Sacré périple !

Le passage du Drake donne l’impression de franchir un portail spatio-temporel qui permet d’atteindre une autre planète, l’Antarctique.

Samedi 13 février, Passage du Drake

Troisième jour sur le Drake, nous naviguons alternativement au moteur et à la voile, le vent étant un peu capricieux. La température remonte petit à petit, ce qui adoucit nos quarts. Le temps semble s’écouler au ralenti, nous ne voyons que l’océan tout autour de nous. A force de scruter l’horizon à la recherche d’un hypothétique glaçon égaré ou d’un gros bateau, notre imagination nous joue des tours et nous avons l’impression d’en apercevoir un peu partout…

Venus - Passage du Drake

Le capitaine nous annonce régulièrement notre progression, ce matin, il ne nous reste plus que 280 miles sur les 521, nous avançons lentement mais sûrement.

Le temps est très changeant, nous avons tantôt de la neige, de la pluie, du soleil. Heureusement, nous pouvons faire nos quarts depuis la capote, bien à l’abri. A l’intérieur, la vie suit son cours. Entre les quarts, la plupart dort ou du moins reste couché.

Venus - Passage du Drake Venus - Passage du Drake

Les albatros se font à nouveau plus présent, ils virevoltent avec aisance le long de Vénus, frôlant les vagues qui forcissent depuis la fin d’après-midi.

Dimanche 14 février, Passage du Drake

Les quarts de nuit sont les plus difficiles. Il faut quitter sa couette bien chaude pour mettre toutes nos couches puis grimper sur le pont, au froid. Deux heures à attendre sous la capote, en scrutant désespérément la mer noire dans la quête d’un bateau que nous ne verrons jamais… La nuit réserve cependant quelques surprises. Des algues microscopiques ont la capacité d’être bioluminescente et scintillent dans l’eau, telles des étoiles, lorsque nous passons avec le voilier.

La nuit semblait bien calme, environ quinze nœuds de vent (env. 26 km/h) pour une vitesse de 8 nœuds (env. 14 km/h), nous filons toutes voiles dehors en direction du Cap Horn, distant encore de 120 miles. Soudain, en quelques minutes, le vent se lève, avec des rafales à 35 nœuds. Le bateau fait des pointes de vitesse à 10.2 nœuds, les voiles claquent, le bateau tangue de plus en plus fort, la pluie se met à tomber… Il va falloir adapter les voiles et vite. Emma passe à l’avant, Christophe est à l’arrière, Anouk et Didier sous le cockpit, les ordres fusent, les lampes torches virevoltent dans la nuit noire à la recherche du bon bout, du winch ou de la manivelle.

Venus - Passage du Drake

La manœuvre terminée, le vent se calme à nouveau et le stress retombe. C’est sans doute un moment habituel pour un marin, mais pour quelqu’un qui n’est pas du milieu, c’est impressionnant.

La matinée s’écoule sans autre difficulté, nous avançons à un bon rythme et devrions arriver au cap Horn avant la nuit. Vers 15 heures, alors que Greg fait son quart, une ombre se dessine à l’horizon. Un triangle gris dans le ciel, c’est l’île du Cap Horn ! Tout le monde monte sur le pont pour le voir… On y est presque !

Venus - Cap Horn

Nous voilà enfin avec un repère dans cette immensité bleue, nous reprenons pied dans le temps. Le Cap se rapproche, d’autres îles des archipels Wallaston et Hermite apparaissent à l’horizon et se dessinent de plus en plus clairement.

Venus - Passage du Drake Venus - Passage du Drake

Venus - Passage du Drake

Les îles sont étonnamment vertes, une couleur que nous n’avons pas vue ces dernières semaines. Nous passons entre deux îles avant d’arriver dans notre mouillage, la caleta Maxwell.

Venus - Passage du Drake

Un bateau de pêcheurs est déjà là. Ces hommes partent plusieurs mois sur leur bateau en bois pour pêcher de la centolla (King Crab) ou de la Lula, une algue aux vertus multiples destinée au marché japonais. Ils sont ravitaillés par un bateau-mère une fois par semaine, souvent leur seul lien avec le monde extérieur.

Venus - Caleta Maxwell

L’ancre est jeté, les bouts sont tirés, nous voici officiellement de retour en Patagonie. Le bateau s’est arrêté de tanguer, mais nous avons le « mal de terre », c’est-à-dire que nous avons toujours l’impression d’être en mouvement. Cela passera dans les heures qui suivent…

Nous fêtons notre arrivée avec un bon souper et une coupe de champagne, puis tout le monde va se coucher pour une nuit de sommeil bien méritée.

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L’aventure antarctique continue…

Mercredi 3 février, Enterprise

L’Antarctique est la terre des extrêmes, continent le plus difficile d’accès, température la plus froide (- 86 C), mais également climat le plus sec. Cependant, ce matin, il neige… Le brouillard nous isole, nous voyons à peine les glaces qui nous entourent.

Nous attendons le début d’après-midi pour sortir notre nez de la chaleur douillette de Vénus. Nous nous baladons en annexe à la recherche des manchots, mais le moteur fait des siennes et nous sommes obligés de terminer à la rame jusque sur une petite île, où Christophe répare tout ça. Ici aussi, des vestiges des baleiniers jonchent le sol. Le ciel bleu perce ici et là les nuages, laissant parfois apercevoir les cimes des montagnes environnantes. Les sommets semblent suspendus dans les airs, sans fondement.

Venus - Antarctique - Entreprise

Nous retournons en annexe jusqu’à Vénus en s’enfonçant au plus près des glaces. L’eau est parfaitement calme et reflètent les glaces bleutées.

Venus - Antarctique - Entreprise Venus - Antarctique - Entreprise

Nous voyons un mat près de Vénus, un autre bateau vient au mouillage et nous faisons une pause dans notre exploration pour l’aider à s’amarrer à notre tribord. Pierre et Olivier sont partis en octobre de Nouvelle Calédonie et font un tour du monde par le sud. Ils ne sont que deux à bord, deux pour faire les manœuvres, deux pour traverser le Drake…

Venus - Antarctique - "Duche'môl"

Nous reprenons l’annexe pour débarquer sur l’une des plages de l’île Entreprise. Soudain, l’eau bouge devant nous et deux têtes apparaissent. Deux manchots papous barbotent et font des sauts. Aussitôt baptisés Kiki et George, les deux compères font leur show pendant quelques minutes.

Venus - Antarctique - Entreprise - Papou

Nous grimpons dans la neige, Emma nous guide pour éviter les crevasses. Elle a pris son matériel de montagne et improvise un cours de sauvetage. Nous apprenons ainsi à sortir quelqu’un d’une crevasse, à faire des ancrages, des nœuds et des renvoies pour diviser le poids. Nous n’espérons cependant pas devoir mettre cela en pratique de si tôt…

Venus - Antarctique - Entreprise Venus - Antarctique - Entreprise

La vue depuis « l’intérieur » de la crevasse :

Venus - Antarctique - Entreprise

Nous grimpons ensuite jusqu’à la limite du brouillard pour manger notre casse-croûte et admirer la vue qui s’offre à nous, une beauté vierge, vertigineuse. C’est dans des petits moments comme celui-ci que l’on se rend compte à quel point nous sommes chanceux…

Venus - Antarctique - EntrepriseVenus - Antarctique - Entreprise

Venus - Antarctique - Entreprise

Venus - Antarctique - Entreprise

 

Jeudi 4 février, Enterprise

Un troisième voilier est arrivé durant la nuit, nous l’avions croisé à Ushuaia et comme il est plus grand que le nôtre, c’est les grandes manœuvres pour lui faire de la place afin qu’il se mette entre Vénus et l’épave.

Nous allons ensuite nous balader en annexe, nous voyons des otaries à fourrure antarctiques sur un îlot et de nombreux oiseaux. Nous débarquons sur une petite plage proche du bateau et montons sur la colline, renommée « Mont Patrick », car Patrick nous a fait l’honneur de nous y accompagner.

Venus - Antarctique - Entreprise - Otarie Venus - Antarctique - Entreprise Venus - Antarctique - Entreprise

La descente, c’est glissade pour tout le monde :

Venus - Antarctique - Entreprise

Le temps se couvre, la dépression attendue pour cette nuit se met en place petit à petit et amène de la pluie et du vent froid venant du sud. Nous allons prendre l’apéro chez nos voisins, qui font également du charter. Ils sont quatorze à bord et leur bateau nous paraît énorme ! Nous terminons la soirée dans notre carré, entre nous, par un bon souper.

Vendredi 5 février, Enterprise

C’est la tempête ! Le vent souffle fort, la neige mouillée s’accumule sur le hublot, le bateau tangue, heureusement que nous sommes dans un mouillage bien abrité. Vénus se réveille lentement, l’odeur du café et du pain perdu nous tire de notre cabine. Le programme de la journée est incertain, il dépendra de la météo et plus particulièrement du vent. Chacun tue le temps à sa façon, certains dessinent, d’autres lisent, le capitaine étudie l’itinéraire des prochains jours. En début d’après-midi, le soleil pointe le bout de son nez et nous redonne l’espoir d’une sortie possible. Nous nous habillons, prêts à mettre l’annexe à l’eau, mais devons renoncer devant la violence des rafales de vent glacé du sud. Un gros coup de vent suffirait en effet à retourner l’annexe et nous projeter à l’eau…

Nous retournons donc dans la chaleur de Vénus et occupons notre fin d’après-midi avec quelques jeux de société et la préparation du souper. Christophe a téléchargé les dernières données météo via le telélphone satellite, nous allons pouvoir partir demain.

Venus - Antarctique - EntrepriseSamedi 6 février, Enterprise – Paradise Bay (Almirante Brown)

Le vent s’est calmé durant la nuit, tout le monde est prêt à partir à neuf heures. Le départ demande quelque peu d’organisation étant donné que nous sommes amarrés entre deux autres voiliers. Le « J’t’imagine » part devant et nous le rejoignons dans la baie. Nous tournons un petit moment, toutes voiles dehors, au milieu des baleines qui viennent prendre leur souffle avant de plonger. Difficile de savoir où regarder, il y en a de tous les côtés !

Venus - Antarctique - Baleine Venus - Antarctique

Notre destination du jour s’appelle Paradis Bay et est située à 38 miles plus au sud. Nous contournons plusieurs îles avant de rejoindre le détroit de Gerlache. Près des côtes, des bancs de manchots papous chassent. Ils font des bonds hors de l’eau et replongent tels des poissons. Certains, plus curieux, s’aventurent même aux abords du bateau.

Nous croisons l’île « Emma », qui a la forme d’une couronne :

Venus - Antarctique - Emma Island

Le temps se couvre petit à petit et les glaçons font leur apparition au fur et à mesure que nous descendons. Il faut être très vigilant lors de la navigation et parfois faire des détours pour éviter de se retrouver dans un champ de glace.

Vers 19 heures, la station de recherche chilienne « Videla » est en vue. Nous prenons contact par radio pour les prévenir de notre arrivée. Aux vues des vents prévus, le capitaine décide d’aller mouiller derrière la station. Cependant, la petite baie est pleine de glaçons, plus ou moins grands, et il y a peu de fond. Emma et Didier tentent de dégager la zone en poussant les growlers avec l’annexe, mais elle n’est pas toujours assez puissante pour les déplacer (il faut dire que les 9/10 de l’iceberg sont immergés).

Venus - Antarctique - VidelaVenus - Antarctique - Videla

Après un essai infructueux de faire crocher l’ancre, le capitaine décide de se replier sur un autre mouillage, situé à cinq miles de là. Nous voici donc repartis, sous la neige et congelés, pour une heure supplémentaire de navigation. Attention aux glaçons !

Venus - Antarctique - Paradise Bay Venus - Antarctique - Paradise Bay

Rien de tel qu’un bon chocolat chaud pour se réchauffer !

Venus - Antarctique - Paradise Bay

La glace est toujours très présente et nous devons littéralement nous faufiler pour atteindre le mouillage qui est enclavé dans une calanque étroite. Nous soupirons de soulagement lorsque le moteur s’éteint et que nous avons officiellement mouillé.

Venus - Antarctique - Paradise Bay Venus - Antarctique - Paradise Bay

Nous ne sommes cependant pas au bout de nos peines. Pendant que nous soupons, un vent de sud se lève, exactement le contraire de ce qui était annoncé. Le risque est que les icebergs, poussés par le vent, rentrent dans le mouillage et nous enferment. La question est de savoir s’il faut bouger maintenant, sans savoir vraiment où aller, ou observer attentivement l’évolution durant les prochaines heures. La seconde solution est finalement choisie ; nous mettons en place des quarts pour la nuit. Greg veillera de minuit à deux heures, Anouk de deux à quatre. Même si rien ne semble bouger, nous ne sommes jamais vraiment tranquilles. Avons-nous raté un iceberg, est-ce que la situation évolue inexorablement vers un blocage ? Malgré ce petit stress, difficile de ne pas s’émerveiller devant la vue qui s’offre à nous. Il n’y a pratiquement pas de vent, la mer est parfaitement immobile et les montagnes alentours se reflètent dans la pénombre du matin.

Venus - Antarctique - Paradise Bay

Dimanche 7 février, Paradise Bay (Almirante Brown – Videla)

Il n’y aura finalement pas eu de problème durant la nuit, nous levons l’ancre vers midi pour nous rendre à un peu plus d’un mile au nord, à la base argentine Almirante Brown. Nous débarquons en annexe et les quelques personnes habitant ici pour l’été viennent à notre rencontre. La base est en cours de rénovations et les activités scientifiques tournent au ralenti cette année.

Venus - Antarctique - Almirante Brown Venus - Antarctique - Almirante Brown Venus - Antarctique - Almirante Brown

Nous partons à pied à la découverte de la base, qui est occupée également par une colonie de manchots papous. Ces derniers ne sont pas farouches et se baladent à quelques mètres de nous, sans se préoccuper de notre présence.

Venus - Antarctique - Almirante Brown

Le vent tourne et de nombreux glaçons s’accumulent autour du bateau. Nous remontons à bord rapidement et larguons les amarres, nous remontons Paradise Harbour en direction de la base chilienne de Videla, où nous n’avions pas pu nous arrêter hier.

Venus - Antarctique - Almirante Brown

Il nous faudra un certain nombre de tentatives pour parvenir à faire crocher l’ancre sur le fond de la baie, il semble y avoir beaucoup d’algues et elle s’y est emmêlée plus d’une fois. Nous mouillons provisoirement à côté d’une petite crique, en attendant que celle-ci se vide de ses glaçons avec la marée. Nous allons à terre avec l’annexe et sommes accueillis par les militaires de la base. Ils sont quatorze à faire vivre la base durant l’été et disposent d’un confort douillet dans leur grande maison avec téléviseur à écran plat et wifi. Nous buvons le café avec eux avant d’aller nous promener aux alentours.

Venus - Antarctique - Videla

La base est située au milieu d’une grande colonie de manchots, il y en a tellement qu’il faut faire attention où nous posons nos pieds ! Chacun a son rôle dans la colonie, il y a les adultes qui partent à la pêche, ceux qui s’occupent des petits, ceux qui couvent, ceux qui se disputent, ceux qui dorment, des poussins qui quémandent leur repas, ceux qui cherchent leur maman, d’autres encore qui viennent voir qui sont les nouveaux arrivants. C’est un joyeux chaos entouré d’une odeur rance de fientes que nous sentons jusque sur le bateau !

Venus - Antarctique - Videla Venus - Antarctique - Videla Venus - Antarctique - VidelaVenus - Antarctique - Videla

Nous passons un long moment à les observer, ils ont un air pataud qui les rend immédiatement sympathiques, mais qu’on ne s’y trompe pas ! Ils sautent d’un caillou à l’autre et progressent dans la neige bien plus habilement qu’il n’y paraît.

Venus - Antarctique - Videla

Après souper, nous changeons de mouillage afin de se protéger dans une petite calanque proche de la base. Cette fois-ci, l’ancre prend du premier coup, ouf ! Chacun va ensuite se coucher, car même si la zone paraît sûre, nous faisons à nouveau des quarts de mouillage.

La vue depuis l’intérieur d’un iceberg 😉

Venus - Antarctique - Videla

Premiers jours en Antarctique

Lundi 1er février, Passage du Drake – Arrivée à l’île Omega (archipel Melchior)

A partir de trois heures du matin, alors qu’Anouk est sur le pont avec Emma et Christophe, nous voyons des tâches se dessiner au loin, à droite, à gauche, devant nous. Il y a de gros icebergs tabulaires, qui, tels des gardes, surveillent l’entrée du continent. Leur présence signifie également beaucoup de glaçons et nous devons redoubler de vigilance afin d’éviter toutes collisions. Nous ne pouvons cependant pas nous empêcher de nous émerveiller devant ces mastodontes de glace qui dérivent au gré des vents.

Il ne nous reste qu’une vingtaine de miles avant d’arriver à l’archipel de Melchior, où nous mouillerons pour ce premier jour. Anouk est cependant complètement gelée et rentre un moment à l’intérieur, Greg prend sa relève. Petit à petit, le brouillard se lève et des formes apparaissent à l’horizon. Est-ce encore des icebergs ? Le bateau s’en approche et petit à petit des tâches noires apparaissent, c’est la terre, enfin !

Venus - Arrivée en Antarctique

Tout le monde est sur le pont pour notre entrée sur la péninsule. Le brouillard se dissipe peu à peu et laisse apparaître la terre recouverte de neige et de glace.

Venus - Archipel Melchior - Antarctique 3

Le spectacle est féérique, nous avons vraiment l’impression d’arriver sur une autre planète, tant le contraste est saisissant. L’antarctique a baissé sa garde et nous accueille dans toute sa splendeur. Des baleines nagent au loin, nous montrant leur queue, et les premiers manchots nagent autours du bateau. 

Venus - Arrivée en Antarctique 2 Venus - Manoeuvre à l'approche de l'Antarctique

Venus - Arrivée en Antarctique 5

Il ne faut cependant pas baisser la garde car des centaines de glaçons, plus ou moins grands, flottent sur la mer. Emma se base à la proue pour nous guider dans ce labyrinthe.

Venus - Arrivée en Antarctique 3

Venus - Arrivée en Antarctique 4

Nous atteignons l’eau libre et poursuivons dans un canal jusqu’à notre mouillage, dans une calanque de l’île Omega, sur l’archipel de Melchior. Nous y sommes !

Venus - Archipel Melchior - Antarctique Venus - Archipel Melchior - Antarctique 2

Une sieste bien méritée plus tard, nous débarquons sur l’île pour une petite randonnée dans la neige. Nous montons jusqu’au sommet d’Omega où la vue à 360° nous laisse sans voix. Le paysage semble irréel, tellement calme et si rude à la fois. Nous voyons au loin les nombreux icebergs tabulaires qui gardent la côte, rappelant qu’ici la glace est reine.

Venus - Omega Island - Archipel Melchior - AntarctiqueVenus - Omega Island - Archipel Melchior - Antarctique Venus - Omega Island - Archipel Melchior - Antarctique

Une partie de l’équipage en balade sur l’île Omega :

Venus - Omega Island - Arichpel Melchior - Antarctique

Nous ne boutons pas notre plaisir et faisons quelques glissades dans la neige :

Venus - Omega Island - Archipel Melchior - Antarctique

Sur les galets où nous avions laissé l’annexe (bateau gonflable pour les petits trajets) dort paisiblement une otarie à fourrure antarctique. Elle ne semble pas perturbée plus que ça par notre présence et lève à peine une oreille avant de se recoucher. Juste derrière elle, quelques manchots papous se baladent sur les rochers ou barbotent dans l’eau. Il est difficile de les imaginer si bons nageurs lorsqu’on les voit se déplacer sur terre, les ailes en arrière pour s’équilibrer.

Venus - Archipel Melchior - Otarie à fourrure - Antarctique Venus - Archipel Melchior - Manchots papous - Antarctique

Venus - Omega Island - Arichpel Melchior - AntarctiqueCe soir, nous faisons sauter le champagne pour fêter notre arrivée sans encombre sur le 6ème continent. Les jours à venir s’annoncent plein de découvertes et c’est la tête remplie des images du jour que nous allons nous coucher…

Mardi 2 février, Ile Omega (archipel Melchior) – Enterprise

Durant la nuit, nous avons entendu des craquements. Des bouts du glacier en face de notre mouillage s’effondrent dans la mer, créant des vagues qui secouent le voilier. Lorsque nous sortons sur le pont ce matin, la mer d’huile est parsemée de petits glaçons. Les glaciers nous entourant se reflètent dans l’eau noire, l’endroit est paisible.

Venus - Omega Island - Arichpel Melchior - Antarctique

Nous quittons l’ile Omega et l’archipel de Melchior pour nous engager dans le détroit de Gerlache. Nous avons trente miles à parcourir aujourd’hui, nous sommes pour le moment obligés d’utiliser le moteur, car il n’y a pas suffisant de vent. Au loin se dressent des icebergs énormes aux formes les plus étranges les unes que les autres. Certains sont coniques, d’autres tabulaires, d’autres encore forment des arches.

Venus - Gerlache - Iceberg - Antarctique Venus - Gerlache - Iceberg - Antarctique

Des baleines à bosses viennent nous rendre visite. Nous coupons le moteur. Nous entendons leur souffle puissant au moment où elles percent la surface et le craquement de l’iceberg derrière nous. Personne ne parle, nous sommes subjugués par le spectacle. Elles nous quittent en nous montrant la queue, signe qu’elles repartent pour les profondeurs du détroit.

Venus - Gerlache - Baleines à bosses - Antarctique Venus - Gerlache - Baleines à bosses - Antarctique

Le vent se lève, Christophe et Emma hissent le génois. Nous contournons maintenant l’île Brabant dont les montagnes jouent à cache-cache dans les nuages. Une épaisse couche de neige recouvre les sommets.

Venus - Brabant Island - Antarctique

Venus - Island Brabant - Antarctique

Sur le pont, chacun trouve une occupation : barrer, discuter, peindre pour certains, prendre des photos pour d’autres  ou tout simplement contempler le paysage.

Venus - Gerlache - AntarctiqueVenus - Gerlache - AntarctiqueAu loin, un long plateau est éclairé d’une lumière orangée. Il s’agit du « Forbidden Plateau », l’endroit où Emma a fait son expédition. L’endroit est inhospitalier : glaciers crevassés et météo très capricieuse attendent celles et ceux qui osent s’y aventurer.

Venus - Forbidden Plateau - Antarctique

Nous poursuivons notre route vers notre destination du jour, la baie Entreprise. Le nom vient de « l’entreprise » baleinière qui s’est installée ici entre 1912 et 1930. Les cartes de la zone sont imprécises et le sondeur, indiquant la profondeur, s’y perd. Il nous faut faire très attention de ne pas arriver sur un haut-fond. Les montagnes de la péninsule nous apparaissent au travers des nuages, les icebergs montent la garde au loin. Nous nous sentons très petits au milieu de cette immensité.

Venus - Gerlache - Antarctique

Venus - Gerlache - Antarctique

Nous arrivons dans la calanque où nous nous amarrons à une vieille épave du Governøren. Un incendie s’est déclaré à bord de ce baleinier en 1916 et l’équipage a choisi de l’échouer pour sauver la précieuse cargaison d’huile au détriment du navire.

Venus - Antarctique - Entreprise

Ici, tout est démesurément grand !

Venus - Entreprise - Antarctique

Il est déjà 19 heures, mais nous ne résistons pas à l’envie d’aller faire un tour en annexe pour découvrir les environs. Nous débarquons sur une petite ile non loin de là. Les sternes antarctiques, de petits oiseaux blancs très territoriaux, nous regardent d’un sale œil, mais n’osent pas nous attaquer. Sur les rochers sont échoués des barques employées par les chasseurs de baleines. Difficile d’imaginer qu’il y a un siècle, des hommes vivaient ici et chassaient dans ces embarcations.

Venus - Entreprise - Baleinière - Antarctique

Nous prenons un peu de hauteur en grimpant dans la neige lourde. La vue au sommet est panoramique. Nous embrasons d’un regard les montagnes de la péninsule, les icebergs, le mouillage et les petites îles dans la baie.

Venus - Entreprise - Antarctique

Venus - Entreprise - Antarctique

Après un copieux souper, Emma nous montre le film de son expédition qui l’a menée à traverser le « Forbidden Plateau » jusqu’à la mer de Weddel. Sacré aventure !

En route pour l’Antarctique !

Samedi 23 janvier, Ushuaia

Nous avons passé notre première nuit sur le bateau, nous avons dormi comme des bébés dans notre cabine à l’avant. Notre départ pour Puerto Williams est reporté d’un jour, car la valise de Charles, l’un des sept membres d’équipage, est restée en France (merci Air France) et devrait arriver avec un jour de retard. Nous passons notre journée entre appels à Air France et achats de bottes et habits chauds au cas où la valise n’arriverait pas.

La soirée sushis est l’occasion de faire plus ample connaissance avec les six membres d’équipage déjà présents ; Christophe le skipper et sa compagne Emma, qui est également notre guide, Didier et Charles. Le septième marin, Patrick, nous attend lui à Puerto Williams.

Dimanche 24 janvier, Ushuaia

La valise devrait arriver ce soir et nous profitons d’étudier l’itinéraire sur les nombreuses cartes à notre disposition. Nous apprenons à faire les corrections de cap (nord véritable, nord magnétique et correction du nord magnétique en fonction de l’âge de la carte, pas facile de s’y retrouver !). Ce voyage nous permettra non seulement de découvrir l’Antarctique, mais également de mettre un pied dans le monde particulier de la voile. Première leçon par Emma : dans le mal de mer, il y a trois stades :

  1. Celui où tu crois que tu vas mourir
  2. Celui où tu as envie de mourir
  3. Celui où tu sais que malheureusement, tu ne mourras pas !

Nous voilà donc prévenus !

L’après-midi, nous allons faire les formalités d’immigration (nous quittons l’Argentine pour nous rendre au Chili), car valise ou pas, nous partirons au plus tard demain matin.

Nous allons également faire quelques achats pour compléter les vivres et le soir, la valise tant attendue arrive finalement, nous trinquons en son honneur dans le carré du bateau avant d’aller nous coucher de bonne heure. Le vent étant fort ce soir, nous partirons demain.

Lundi 25 janvier, Ushuaia – Puerto Williams

Le réveil sonne à quatre heures du matin. Nous déjeunons puis enfilons nos cirés et montons sur le pont pour larguer les amarres alors que les premières lueurs du jour pointent à l’horizon. Le trajet jusqu’à Williams est de 27 miles (soit 48.6 kilomètres) et devrait prendre environ quatre heures.

Venus - Beagle

Emma nous explique nos premières manœuvres. Nous naviguons avec plus de quarante nœuds de vent (environs 80 km/h) et bien que nous soyons dans le canal de Beagle, la mer est un peu agitée. Après quelques dizaines de minutes, Greg ressent les premiers effets désagréables du mal de mer. Il se met à la barre avec les conseils de Didier, ce qui l’aide à se sentir mieux, mais lorsqu’il descend dans le bateau pour se mettre au chaud, son estomac ne fait qu’un tour… Les médicaments contre le mal de mer ne seront pas de trop pour les jours suivants !

Venus - Beagle 2

Nous naviguons entre la Terre de feu, où se trouve Ushuaia, et l’île chilienne de Navarino, où se situe Puerto Williams. Les montagnes environnantes jouent à cache-cache avec la brume et les albatros planent aux alentours du bateau. La nature est ici sauvage, brute, une atmosphère de bout du monde règne autours de nous. Les « Dientes de Navarino » (les montagnes en arrière-plan), nous saluent à notre arrivée au port de Puerto Williams.

Puerto Williams - Arrivée

Puerto Williams - Port

Nous nous rendons immédiatement à terre pour effectuer les modalités d’immigrations puis retournons au bateau pour cacher toute la viande et les légumes à bord. En effet, un inspecteur du service de l’agriculture monte à bord et nous n’avons normalement pas le droit d’importer ce genre de denrées depuis l’Argentine.

Patrick nous rejoint sur le bateau, nous sommes cette fois-ci au complet ! Nous étudions le programme des prochains jours; Christophe doit prendre une décision difficile. Notre traversée du Drake devrait prendre environ quatre jours et la météo s’annonce très mauvaise pour notre arrivée sur la péninsule antarctique, avec des vents à plus de 35 nœuds et des vagues importantes qui pourraient nous masquer des icebergs.

Venus - Cartes

Mardi 26 janvier, Puerto Williams – Caleta de las Tres Mares

Les prévisions météo se sont encore dégradées durant la nuit, notre départ pour le continent blanc est donc retardé de quelques jours. Nous profiterons de ce temps pour avancer en direction du Cap Horn afin d’être dans les startings blocks pour la prochaine fenêtre météo. Nous prenons peu à peu conscience que la traversée du Drake est périlleuse, et pas seulement à cause du mal de mer. Jusqu’alors, nous n’avions jamais envisagé le fait que, peut-être, nous n’irions pas en Antarctique. Cette saison, certains voiliers ont attendu plus d’un mois sans pouvoir partir ! Nous espérons que cela ne sera pas notre cas…

Nous larguons les amarres aux alentours de onze heures et remontons le canal de Beagle en direction de l’est. Aujourd’hui, il n’y a pratiquement pas de vent et nous sommes donc contraints d’effectuer l’ensemble du trajet au moteur. Les paysages changent lentement au fil de l’eau, il y a de nombreux oiseaux qui volent autours du bateau.

Canal de Beagle - Balise

Venus - Canal de Beagle et Anouk

Venus - Canal de Beagle

Alors que nous sommes proches des côtes argentines, des tâches à la surface de l’eau attirent notre attention. Après vérification aux jumelles, il s’agit bien d’une colonie de manchots de Magellans établie un peu plus loin sur la côte. Les manchots nagent à quelques mètres du bateau, certains flottent sur le dos pendant que d’autres pêchent.

Canal de Beagle - Manchots de Magellan Canal de Beagle - Manchot de Magellan

Notre équipage au grand complet, de gauche à droite : Patrick, Christophe, Charles, Greg, Didier, Emma et Anouk :

Vénus - Equipage

Nous nous approchons de la côte et les observons un moment avant de poursuivre notre chemin jusqu’à la caleta (calanque) de las Tres Mares où nous passerons la nuit. L’endroit est paisible, la forêt se reflète sur l’eau calme de la calanque. Nous débarquons pour une petite balade à terre jusqu’au canal de Beagle, le temps semble ici figé.

Canal de Beagle Caleta Tres Mares - Venus

Mercredi 27 janvier, Caleta de las Tres Mares – Isla Lennox

Après une nuit très calme dans notre petite caleta, nous quittons notre mouillage vers 11 heures du matin en direction de l’ile de Lennox, à 30 miles de là. Le vent n’est pas très fort, mais nous pouvons tout de même naviguer avec les voiles par moment.

Alors que nous nous apprêtons à diner, Didier nous appelle depuis le pont : des dauphins jouent à l’avant du bateau ! Nous nous précipitons pour admirer les pirouettes des quelques dauphins australs qui s’amusent à passer sous la proue ou à sauter aux abords du Vénus. Nous sommes émerveillés par ce spectacle que nous tentons de filmer tant bien que mal avec notre GoPro.

Canal de Beagle - Dauphin austral

Nous arrivons finalement au mouillage de Lennox vers 15 heures. Cette île chilienne possède un poste de contrôle de l’armada dans lequel vit un militaire, sa femme et leurs deux filles, Julietta et Martina. La famille est en poste sur l’île pour un an et n’est ravitaillée qu’une fois tous les deux mois. Ils n’ont pas d’autres visites que les quelques voiliers qui s’y arrêtent. La famille au grand complet vient nous accueillir et nous fait visiter les lieux.

Alcaldia LennoxAlcaldia Lennox - Famille

Lennox

Les filles nous présentent leurs animaux de compagnie : deux chiens et… un manchot royal ! Ce dernier a élu domicile à côté de la maison depuis plusieurs années et attend patiemment le retour de sa compagne. En ce moment, il couve une des peluches des filles, qui ont bien du mal à récupérer leur jouet.

Manchot royal - Lennox Manchot royal - Lennox 2

Nous partons nous balader le long de la côte, la nature est ici d’une beauté sauvage et le vent qui souffle fort habituellement laisse des traces sur le paysage.

Lennox

Arbres - Lennox Alors que notre petit groupe rebrousse chemin, nous nous esquivons pour aller jusqu’au petit lac en contrebas. Pas une vaguelette ne ride sa surface, dans laquelle se reflètent les arbres.

Baie - Lennox Lac - Lennox

Sur le chemin du retour, nous apercevons à nouveau des dauphins qui nagent à quelques dizaines de mètres des côtes. Nous ne nous lassons pas de voir leur spectacle !

Lennox - Dauphins

Nous rencontrons également un autre habitant de l’île, le « kangourou » ! Cet animal à grandes oreilles, appelé sur la terre ferme « lapin », a été introduit pour que les naufragés aient de quoi survivre en attendant les secours. Comme le nom de cet animal porte malheur chez les marins, il a été rebaptisé en celui inoffensif de kangourou.

De retour sur le bateau, Christophe nous annonce que nous partirons certainement demain soir. Emma nous explique le système de quart, nous serons toujours trois sur le pont pour barrer et surveiller l’apparition des icebergs. Tout le monde se couche tôt ce soir, les prochains jours ne seront en effet pas de tout repos !

Jeudi 28 janvier, Isla Lennox – Cap Horn – Passage du Drake

Cette fois-ci, c’est le grand jour ! Les dernières prévisions météo montrent une jolie fenêtre qui devrait nous permettre d’arriver sans encombre jusqu’en Antarctique. L’incertitude est plutôt du côté de nos skippers. En effet, Didier, Christophe et Emma ont une gastro, ce qui n’est pas optimal pour se lancer dans plusieurs jours de navigation…

Après un dernier passage à terre pour dire bonjour à la famille vivant là, nous rangeons le bateau de manière à ce que tout soit bien fixé. Notre cabine est transformée en dépôt, nous dormirons dorénavant dans le carré, qui est moins exposé à la houle. Nous apprenons à nous déplacer avec nos gilets de sécurité et choisissons méticuleusement nos habits, car nous ne les changeront certainement pas durant les trois ou quatre prochains jours.

Venus - Emma à la barre

Après le souper, nous commençons les quarts : deux heures sur le pont, quatre heures de repos, deux heures sur le pont et ce durant toute la traversée. Nous sommes deux à chaque fois, ce qui nous permet de guetter les éventuels icebergs et de barrer (et également de se sentir moins seul).

Greg ressent le mal de mer malgré le patch de scopolamine, il ne se sent bien que debout sur le pont ou couché dans sa bannette… Les déplacements entre les deux positions peuvent être périlleux et le seau doit être à porter de main… Anouk, de son côté, ne ressent pour le moment aucun effet du mal de mer. Espérons que cela dure !

Nous barrons tour à tour et essayons d’anticiper tant bien que mal les mouvements du bateau pour les contrer. Malgré les précieux conseils des marins avertis qui nous coachent, ce n’est pas si facile (d’autant plus quand des dauphins ou des lions de mer viennent nous distraire !). Avant que la nuit tombe, nous voyons le cap Horn au loin, cette fois-ci nous sommes vraiment dans le Drake.

Cap Horn - Coucher de soleil

Ce nom nous évoque à la fois de l’excitation, car c’est la dernière étape avant l’Antarctique, mais surtout beaucoup de craintes. En effet, ce passage de 520 miles (env. 940 kilomètres) mène du Cap Horn à la Péninsule antarctique. C’est le point de rencontre entre les trois océans (pacifique, atlantique et austral) et la mer y est souvent déchainée.

Après nos premiers quarts, nous allons nous coucher, il nous faut prendre des forces !

Vendredi 29 janvier, Passage du Drake

Les quarts de nuit se déroulent sans problème, nous devons faire une partie au moteur car le vent est tombé, la mer est par contre toujours houleuse.

Le vent du nord-ouest finit par revenir et nous filons toutes voiles dehors à 7.5 nœuds (soit environ 15 km/h !) plein sud. La vie à bord se déroule au rythme des quarts, des repas, des manoeuvres et des nombreuses siestes.

DSC06352

Cuisiner dans le Drake demande quelques acrobaties. Il faut « s’attacher » à la cuisinière, qui est elle-même est en mouvement par rapport au bateau afin qu’elle reste toujours plus ou moins à plat. Les casseroles sont elles aussi fixées par deux pattes métalliques sur la cuisinière de manière à ce qu’elles ne voyagent pas au rythme des vagues. Bref, se préparer un thé demande une sacrée adresse !

Vénus - Cuisine dans le Drake

Le mal de mer de Greg augmente. Même lorsqu’il est sur le pont, il ne se sent pas bien. Il est donc dispensé de quart pour cette nuit, en espérant qu’il ira mieux demain. Pour les autres, le rythme continue. Il n’y a pour le moment pas grand chose à voir, les icebergs ne devraient arriver que plus tard dans notre voyage.

Passage du Drake - Vénus

Samedi 30 janvier, Passage du Drake

Greg est entré en hibernation. Il dort depuis hier soir et n’émerge que de courts instants, c’est un des effets secondaires de la scopolamine (bien qu’il n’ait pas l’effet principal qui est de lutter contre le mal de mer !).

Passage du Drake - Mal de mer

Il est difficile de savoir quel jour on est, si c’est le matin, le soir ou la nuit. Les journées s’allongent, l’océan reste le même. Rien à l’horizon si ce n’est quelques majestueux albatros.

Passage du Drake - Albatros

Les autres semblent avoir pris le rythme, Anouk a par contre de la peine et en viendrait presque à envier Greg qui dort dans sa bannette. Le bateau bouge dans tous les sens et nous devons sans cesse adapter notre position, même lorsque l’on est couché ! Traverser le Drake, c’est comme être sur un grand huit pendant 86 heures, sans ceinture de sécurité et sans possibilité d’en descendre. Nous avons l’impression d’être dans un jour sans fin, que nous n’y arriverons jamais !

L’air se rafraîchit, il faut rajouter des couches supplémentaires pour ne pas se transformer en glaçon. Il est d’autant plus difficile d’émerger de sa couette au milieu de la nuit pour aller se planter sur le pont. Heureusement, les quarts se font à deux et généralement dans la bonne humeur, le temps passe ainsi un peu plus vite.

Passage du Drake - Anouk

Dimanche 31 janvier, Passage du Drake

Nous avançons à un bon rythme, nous devrions arriver demain matin en Antarctique. Cette nouvelle nous redonne un peu de motivation, Greg parvient à émerger (après avoir dormi 45 heures sur 48 !!) et remonte sur le pont, nous voilà au grand complet pour scruter l’horizon à la recherche de nos premiers icebergs. Il est bien difficile de les apercevoir dans l’épais brouillard qui encercle le bateau.

Passage du Drake - Retour sur le pont

Nous voyons d’abord des glaçons de quelques mètres se balader au gré des courants, bien moins spectaculaires que les icebergs, ils sont cependant plus dangereux pour le bateau, car ils n’apparaissent qu’au dernier moment. Nous modifions l’ordre des quarts afin d’être en permanence trois sur le pont. Le premier gros iceberg est en vue aux alentours de 18 heures, il est fort imposant bien que nous passions loin de lui.

Passage du Drake - Premier iceberg

Greg prend ensuite son quart pendant qu’Anouk va se coucher, il va falloir être en forme pour les dernières heures…